A propos de “Crescendo”, le film

Note d’intention
Jean-Philippe Delobel, réalisateur

J’ai rencontré Alice il y a 5 ans. Elle m’a raconté l’histoire de sa vie ainsi que les faits d’agression sexuelle, les violences conjugales et le contrôle coercitif qu’elle a subis il y a 30 ans et qui ont jalonné son parcours de femme pendant plus de 20 années.

En plein confinement lors de la crise sanitaire, Alice avait déroulé sur papier un récit brut de décoffrage. A l’arrache. Sans affects. Sans fioritures. Organique. Son désir était que ce récit soit adapté et devienne un film de fiction afin de faire œuvre de transmission et œuvre pédagogique vers le plus grand nombre.

Très vite, j’ai établi le parallèle avec le fait que ces dernières années, j’avais abordé dans mes films documentaires et podcasts les problématiques de société présentes dans le récit d’Alice : l’émancipation de la femme dans un société patriarcale, les violences intrafamiliales / conjugales, l’emprise psychologique, le contrôle coercitif. 

Creusant ce sillon et répondant à l’appel d’Alice, j’ai donc décidé d’aborder frontalement l’écriture scénaristique de « Crescendo » par le biais cette fois du documentaire-fiction. Au fil de nos multiples rencontres et échanges, la matière vivante tirée de son récit s’est affinée et matérialisée dans un scénario romancé très librement adapté. Les personnages, les lieux et les situations ne sauraient témoigner d’un réalité. Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé serait donc purement fortuite.

« Crescendo » trouve donc son origine dans cette histoire qui a débuté voici 30 ans. 

Avant de se lancer dans ce récit, Alice s’est longuement penchée sur la motivation première qui l’obligeait à sortir de son domaine privé. Il lui a fallu du temps, beaucoup de temps pour comprendre et coucher sur papier ces douloureux évènements qu’elle désirait de toutes ses forces transmettre. Elle avait besoin d’abord d’intérioriser et ensuite d’extérioriser pour comprendre, essayer de guérir et restituer.

Depuis quelques années - notamment à travers l’émergence mondiale du mouvement MeToo - des pas de géant ont été franchis et de larges brèches ont été ouvertes dans la libération de la parole. Des milliers de femmes en Belgique sont concernées et des millions d’autres femmes également dans le monde.

Une femme sur cinq dans le monde est victime de violences physiques et/ou sexuelles. Dans certains pays, le viol d'un époux sur sa femme est toujours autorisé. Aux USA, une femme sur 15 est agressée, le plus souvent par son conjoint. En Europe, 1 sur 3 est victime de mauvais traitements et certaines parmi elles ne pourront plus parler.

L’emprise, les violences conjugales et le contrôle coercitif sont étroitement liés. L’emprise est une relation de soumission de l’autre, considéré comme une simple chose. Elle s’établit au moyen de manipulations et de stratégies perverses plus ou moins subtiles qui se déploient dans les dimensions interpersonnelles et familiales par la maltraitance physique, psychologique, sexuelle. Souvent, il s'agit d'un crime parfait, difficile à prouver, rarement puni. Une relation d'emprise utilise, pendant le temps qui sera nécessaire, la séduction avant de dévoiler ses véritables intentions destructrices. Les mécanismes en jeu dans de telles situations sont si subtils et insidieux que chacun se retrouvent enchaînés et liés corps et âme.

Le contrôle coercitif se distingue par une dynamique de domination et de contrôle, où un partenaire exerce un pouvoir sur l’autre par la restriction de l’autonomie et de la liberté de l’autre partenaire. Cela se manifeste par des actions telles que l’isolement social, où l’individu impose des limitations sur les interactions sociales de sa partenaire, en limitant ses contacts avec sa famille, ses amis. Le contrôle coercitif se manifeste également par une surveillance, où l’agresseur exerce un contrôle intrusif sur la vie privée de sa partenaire, surveillant ses communications, ses déplacements et ses activités en ligne. Le contrôle financier est souvent utilisé comme un moyen de maintenir le pouvoir et le contrôle dans la relation.

L’intention du film n'est pas de s'attarder sur ce qu’Alice et des milliers de femmes subissent en ce moment précis ou ont subi mais ce qui les motive à rester des années durant prisonnière d’une relation toxique. Pourquoi certaines parmi elles (une minorité) réussissent à ouvrir la porte et à s’enfuir alors qu’une majorité n’y arrive pas ?

Il est difficile de comprendre le présent et d’appréhender l'avenir sans restituer le passé. Le film revisite le parcours de vie d’Alice par des retours en arrière successifs depuis son plus jeune âge.

Le film se concentre principalement sur la vie d'Alice, sur ses choix et non sur les actes de son agresseur que l’on ne verra jamais de face l’image.
Les actes de violence ne seront ni montrés ni visibles frontalement. Alice n’est pas désignée ici comme victime car cette notion la diminuerait et l’affaiblirait. L’agresseur n’est pas plus désigné comme bourreau car s'il y a un bourreau il y a victime.

Seul le résultat de ces actes de violence sera visible et ses conséquences : la peur qu'un amour, même toxique reste toujours un amour, l'obscurité qui empêche d’entrevoir un avenir et d’entretenir un espoir. Ainsi que toutes les difficultés économiques, sociales et professionnelles qu’il y a à surmonter vis-à-vis de son entourage, de sa famille, de son enfant, ses collègues.

Que d’obstacles à surmonter avant d’ouvrir la porte, afin de faire vibrer - enfin - cette voix intérieure si longtemps étouffée.

Et oser poser le choix, acter la décision, prendre le tournant tant attendu afin de renaître à une nouvelle vie.                                                                                                                                                                                    
Jean-Philippe Delobel  -  Février 2026